
Quel avenir pour l’économie coopérative et solidaire en milieu autochtone?
What Is the Future for the Co-operative and Solidarity Economy in Aboriginal Communities?
Vol 42, no 1
Les manuscrits seront soumis au processus normal d’évaluation de notre revue et respecteront les règles de présentation de la revue. Les propositions sont à envoyer sous forme électronique avant le 1er septembre 2011 aux deux directeurs de numéros :
Thibault MARTIN
Professeur
Département de travail social et de sciences sociales
Université du Québec en Outaouais
thibault.martin@uqo.ca
Lou HAMMOND KETILSON
Fellow in Co-operative Management
Centre for the Study of Co-operatives
University of Saskatchewan
hammondk@edwards.usask.ca
Le système coopératif a jusqu’à présent joué un rôle important dans le développement social et économique des communautés autochtones, particulièrement dans le Nord (Hammond-Ketilson et MacPherson, 2001). L’introduction des coopératives en milieu autochtone fut d’abord voulu et mis en œuvre par les agents du ministère des Affaires indiennes qui voyaient en elles un moyen naturel d’initier les Autochtones à l’économie de marché. Pourtant, au lieu de provoquer l’assimilation sociale et économique des Autochtones, les coopératives leur permirent plutôt de définir un développement à leur image. En effet, “The collective enterprise (created by a board council, group, or co-operative) then becomes a privileged vehicle of the cultural syntheses required for community development, a means of preserving its special character and fighting against assimilation into White culture.” (Bherer et al. 1990 : 145). Ainsi, au Nunavik, par exemple, les coopératives permirent d’abord aux Inuit de s’émanciper de l’exploitation économique exercée sur eux par la Compagnie de la Baie d’Hudson puis elles furent le terreau où allait murir le mouvement identitaire et autonomiste inuit (Simard 1982, Charron et Lévesque 1979).
Le succès des coopératives autochtones repose sur plusieurs pivots. D'abord, il y a un élément sociologique; l'individualisme et la quête du profit étaient jusqu’à récemment des notions qui sans être inconnues, n’étaient pas généralisés au sein des communautés autochtones. Le travail n’y était pas systématiquement vu comme un moyen d'atteindre des fins personnelles mais souvent comme une activité destinée à améliorer le sort collectif. De plus, l'économie de marché a longtemps été peu développée dans les communautés autochtones. À cela, plusieurs causes. Premièrement la Loi sur les Indiens rend impossible l'aliénation de la terre sur les « terres de réserve » et l'article 89 de la Loi sur les Indiens prévoit l'insaisissabilité des biens appartenant aux Amérindiens situés sur la réserve. Cette insaisissabilité, qui va de pair avec une impossibilité de donner un bien en garantie hypothécaire, limite la capacité d’obtenir des prêts auprès des banques et des sociétés de fiducie, ce qui constitue un obstacle important à la levée de capital ou à la simple opération d’une entreprise.
La conjonction de ces phénomènes a longtemps fait en sorte qu'une grande partie de l’esprit d’entreprise en milieu autochtone s’incarnait dans l'économie coopérative. Cependant, depuis une dizaine d'années, les entreprises coopératives perdent du terrain, à la fois, parce que les conseils de bande et les gouvernements régionaux ou territoriaux autochtones se sont impliqués dans la création d'emplois et dans la mise en place de services aux communautés (garderie, activités de loisir, services techniques et de santé, transport, etc.). Mais surtout, on assiste depuis une quinzaine d'année à un renversement important dans la dynamique sociale. En effet, si jusqu'à présent l'esprit d'entreprise et de leadership avait conduit les Autochtones à s'impliquer essentiellement dans les coopératives, aujourd'hui ce même esprit d'entreprise pousse les Autochtones à partir en affaires, à la manière des non-Autochtones, c'est-à-dire en créant des entreprises commerciales. Or, dans ce domaine, les Autochtones s'avèrent particulièrement surprenants. En effet, aujourd'hui ils créent proportionnellement plus d'entreprises que le reste de la population canadienne, et ceci est encore plus flagrant au Québec où les groupes Autochtones signataires des ententes politiques (Convention de la Baie James et du Nord québécois et autres) ont accès à des fonds d’investissement et dirigent maintenant des entreprises prospères dans divers domaines : transport aérien, tourisme, construction, transport terrestre, exploitation forestière.
Plusieurs raisons expliquent cet engouement pour l'entreprenariat privé, notamment un changement dans les valeurs (désintérêt relatif pour la coopérative, montée de l’individualisme et du consumérisme) mais aussi l'impulsion des gouvernements qui stimulent à l'aide de prêt la création d'entreprises individuelles en milieu autochtone (programme Entreprise Autochtone Canada et le Fond Initiative Autochtone du gouvernement du Québec). Alors que 90 pour cent de la population du Nunavut, du Nunavik et des Territoires du Nord-Ouest est membre de coopératives, de moins en moins de fonds de développement sont versés pour encourager la création de nouvelles initiatives coopératives (Lyall et Kelly, 2002). Même des acteurs privés veulent « aider » les Autochtones à partir en affaires, c’est ainsi que l'ancien premier ministre Paul Martin a créé, en 2009, un fonds d’investissement pour les entrepreneurs autochtones qui veut financer : « des projets d'envergure parce qu'ils vont créer des emplois, mais aussi parce que les dirigeants deviendront des modèles d'entreprenariat dans leurs communautés. »1
De prime abord, on pourrait croire que cette montée de l’entreprenariat privée va transformer de façon importante l’économie et, par répercussion, modifier les rapports sociaux au sein et entre les communautés autochtones. Cependant, il ne faut pas présumer de l’avenir, car les réactions des sociétés autochtones aux inputs de la société globale et leur volonté de produire par eux-mêmes leur propre futur les ont souvent conduit à s’approprier les institutions et technologies qu’on leur propose ou impose pour les mettre au service de leur propre culture. De la même manière qu’ils ont « adopté » le système coopératif et se sont appuyés dessus pour préserver certaines activités ou valeurs qu’ils considéraient leurs, il est possible que l’émergence de l’entreprenariat privé ne se traduise pas en une adhésion pleine et entière au néolibéralisme contemporain.
L'objet de ce numéro spécial de la revue Économie et solidarité est d’engager une réflexion sur le repli, à tout le moins statistique, de l’économie solidaire, notamment coopérative, et sur la montée de l’entreprenariat privé. Nous nous attendons à recevoir des propositions d’articles traitant de cas particuliers tels que l’étude d’une coopérative particulièrement représentative, ou celle d’un secteur coopératif économiquement ou symboliquement important (sculpture, foresterie), ce peut aussi être une étude des répercussions d’un ou de plusieurs programmes d’aide à la création d’entreprise, ou bien une recherche sur le rôle des Conseils de bande ou des gouvernement régionaux autochtones dans le développement économique. Les comparaisons entre communautés urbaines, rurales, nordiques sont aussi possibles. Nous souhaitons aussi recevoir des articles proposant des analyses transversales portant sur l’évolution de l’économie solidaire en milieu autochtone ou bien mettant en perspective le processus de transformation économique actuel avec d’autres processus à l’œuvre au sein des collectivités autochtones.
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The co-operative system has played an important role in the social and economic development of indigenous communities, particularly in the North (Hammond Ketilson and MacPherson 2001). Co-operatives were originally introduced into rural Aboriginal communities by officers of the Department of Indian Affairs, who saw them as a natural means of familiarizing indigenous people with the market economy. Instead of simply accelerating social and economic assimilation, co-operatives allowed Aboriginal people to define development from their own perspective. Indeed, “the collective enterprise (created by a band council, group, or co-operative) then becomes a privileged vehicle of the cultural syntheses required for community development, a means of preserving its special character and fighting against assimilation into White culture” (Bherer et al. 1990, 145). The co-operatives in Nunavik, for example, gave Inuit people the opportunity to free themselves from the economic exploitation of the Hudson’s Bay Company and offered fertile ground upon which to develop Inuit identity and autonomy (Simard 1982; Charron and Levesque 1979).
The success of indigenous co-operatives is based on several factors. First, there is a sociological element. Individualism and the pursuit of profit were, until recently, relatively unknown concepts in the North and not widespread among indigenous communities. Work was not seen as a means to achieve personal goals but as an activity to improve collective well-being. Second, the market economy has long been underdeveloped in Aboriginal communities. There are several reasons for this, among them the fact that the Indian Act makes it impossible to alienate land on “reserve lands” and also stipulates that personal property belonging to Indians located on a reservation cannot be seized. This exemption, which prevents people from mortgaging property as security, restricts the ability of individuals to obtain loans from banks and trust companies, and is a major obstacle to raising capital or operating a business.
The conjunction of these phenomena has long meant that much of the entrepreneurship in Aboriginal communities is embodied in the co-operative economy. Over the last decade, however, co-operative businesses have lost ground because band councils and regional and territorial governments are directly involved in job creation and the development of services in their communities (e.g., childcare, leisure activities, technical services, health services, transportation, etc.). More importantly, the past fifteen years have seen a major turnaround in social dynamics. Until relatively recently, the entrepreneurial mindset has led Aboriginal people to involvement in co-operatives. Today, the same state of mind is pushing Aboriginal people to start businesses just as non-Aboriginals do, i.e., by creating commercial enterprises, and with some surprising results. Aboriginal people are currently creating proportionally more businesses than the rest of Canada’s population. This is even more pronounced in Quebec, where Aboriginal groups have signed political accords such as the James Bay and Northern Quebec Agreement, which give them access to investment funds. They now run successful businesses in industries such as air and land transport, tourism, construction, and forestry.
There are several reasons for this fascination with private entrepreneurship, most notably a change in values that has led to the relative neglect of the co-operative model and the rise of individualism and consumerism. In addition, governments have stimulated lending with the establishment of individual enterprises in Aboriginal communities (e.g., the Aboriginal Business Canada Program and Quebec’s Aboriginal Initiative Fund). While 90 percent of the population of Nunavut, Nunavik, and the Northwest Territories are members of co-operatives, few development funds are available to encourage the creation of new co-operative enterprises (Lyall and Kelly 2002). Even private stakeholders want to assist Aboriginal people to create new businesses. This is due to the fact that in 2009, former Prime Minister Paul Martin created an investment fund for Aboriginal entrepreneurs who want to finance “large projects in order to not only create jobs, but also to encourage leaders to become role models of entrepreneurship in their communities.”2
At first glance, one might suspect that this rise of private entrepreneurship will significantly transform the economy and also change the social relations within and between communities. However, one should not make assumptions. The reactions of indigenous societies to the global economy and their desire to direct and control their own future have often led to the development of institutions and technologies that are appropriately attuned to their own culture. In the same way that they adopted the co-operative model and relied upon it to preserve indigenous values and activities, Aboriginal people may also take up private entrepreneurship and use it to similar ends, and not necessarily commit themselves fully to contemporary neoliberalism.
This special issue of the Journal of Economics and Solidarity will reflect upon the decline, at least statistically, of the co-operative and solidarity economy and the rise of private entrepreneurship in Aboriginal communities. We would like proposals for papers dealing with special cases — a co-operative that is highly representative of the Aboriginal social economy, for example, or an economically or symbolically important sector (i.e., forestry, sculpture, etc.). Other possibilities might be the impact of programs that support enterprise development, the role of band councils or regional governments in Aboriginal economic development, or a comparison of the social economy among urban, rural, and northern communities. We would also like papers that feature cross-sectional analysis of the evolution of the social economy in Aboriginal communities, and studies that examine the current economic transformation in relation to other changes taking place in Aboriginal communities.
Notes
1 Propos tenu en conférence de presse et cité par Vincent Brousseau-Pouliot « Paul Martin crée un fonds d'investissement autochtone », La Presse, 12 mars 2009.
2 Remark made at a press conference and quoted by Vincent Brousseau-Pouliot: “Paul Martin created an indigenous investment fund,” La Presse, 12 March 2009.
Ouvrages cités / References
BHERER, Harold, Sylvie GAGNON et Jacinte ROBERGE (1990). Wampum and Letters Patent: Exploratory Study of Native Entrepreneurship, Halifax, Institute for Research on Public Policy.
CHARON, Claude-Yves et Carole LÉVESQUE (1979). « Le mouvement coopératif au Nouveau-Québec : un processus de développement et d’intégration d’un nouvel ordre socio-économique? », Recherches amérindiennes au Québec, vol. 8, no 4, p. 307-310.
LYALL, Bill, Jim BARR et Jill KELLY (2002). « Le développement des coopératives autochtones au Canada », Comité consultatif du ministre sur les coopératives.
HAMMOND KETILSON, Lou et Ian MACPHERSON (2001). Les coopératives autochtones au Canada. Situation actuelle et potentiel de croissance, Regina, Center for the Study of Co-operatives.
SIMARD, Jean-Jacques (1982). La révolution congelée: Coopération et développement au Nouveau-Québec Inuit, Thèse de doctorat, Université Laval.